6 – De feu et d’eau

C’est à la nuit tombée que Sulfur quitta la crique. Les sirènes tentèrent de le retenir aussi longtemps qu’elles le pouvaient. Elles lui ramenèrent maintes perles et plantes marines, toutes plus belles les unes que les autres. Cependant rien n’y fit. La lueur de curiosité dans les yeux de Sulfur s’était éteinte, ne laissant place qu’à une vaste indifférence. Alors que les sirènes continuaient à entasser leurs trésors marins créant au passage un château miniature, Sulfur décida de continuer son voyage. Il leur souhaita au revoir d’un geste de main puis s’éloigna vers les terres. Les bruits rauques des lamentations des sirènes se firent entendre sur plusieurs kilomètres et ne se turent que bien après son départ.

Malgré le fait que l’on se situait à présent à l’intérieur des terres, l’humidité ambiante ne faiblissait pas. Le sable fin qui avait fait le plaisir de Sulfur s’était transformé en tourbière. Si l’on ne faisait pas attention où l’on posait les pieds, il était même facile de s’enfoncer dans les marais disséminés ici et là.

Les racines camouflées par les hautes herbes ne facilitaient pas la marche. Les arbres, jusque là lointains, étaient maintenant tout proches et s’étaient regroupés en un bois diffus mais suffisamment large pour laisser filtrer un peu de lumière. Cela rendait l’atmosphère pesante et la visibilité compliquée. Pourtant, Sulfur continuait sa route sans grande difficulté. Ni le terrain, ni la luminosité ne semblaient être un obstacle pour lui. D’un pas assuré, il faisait entendre sa présence avec le clapotis feutré de ses pas dans les flaques qu’il traversait. Il s’enfonça entre les troncs mousseux de cette forêt marécageuse sans destination précise. Il s’était habitué à errer sans but, marchant là où son instinct lui dictait d’aller.

Sa silhouette d’ébène s’était complètement fondue avec l’obscurité environnante. Seuls ses yeux laiteux trahissaient encore sa présence. Soudain, une lueur sembla se refléter dans ses prunelles éteintes, leurs rendant l’espace d’un instant, l’illusion d’une frénésie oubliée. Comme happé par cet éclat fugace, Sulfur se tourna avec vivacité dans sa direction. Il traqua du regard la moindre petite lumière comme un prédateur traquant sa proie.

Sa curiosité avait été attisée.

Il sentit son excitation monter, ses muscles se contracter et ses sens s’aiguiser. C’est alors qu’il l’aperçut. Une faible flamme bleutée virevoltant entre les arbres. Elle semblait hésitante et se cachait de tronc en tronc, s’éloignant lentement mais sûrement de Sulfur.

Fléchissant les jambes, Sulfur commença à transférer son poids sur l’une d’entre-elle. Mais tandis qu’il s’apprêtait à s’élancer à sa poursuite, la flamme disparut. C’est alors qu’une autre apparut cinq mètres plus loin dans une direction opposée. Cette action se répéta une dizaine de fois avant que Sulfur ne commença à s’agacer. Il frappa du pied le sol avec force, créant des remous dans le sol aqueux ainsi que des étincelles fugaces.

Sulfur se mit en chasse. Vif et agile, il se faufila avec aisance entre les troncs. Réduisant la distance entre lui et la flamme. Son sang bouillonnait d’excitation et cela se reflétait dans chacun de ses mouvements. Ceux-ci devenaient plus francs, plus bruts, plus instinctifs. Loin de son apparence de cervidé, le sauveur sombre filait comme une panthère en pleine course. Il ne lui fallut pas longtemps pour arriver à hauteur du feu-follet.

Dans un geste à peine visible, il empoigna la flamme. Ou du moins, c’est ce qu’il crût. Au moment où Sulfur allait refermer le poing, le feu-follet disparut. La raison sembla alors le quitter, laissant place à un instinct violent et bestial. Un voile rougeâtre teinta ses yeux aveugles et l’air humide de la forêt se fit encore plus pesant. Loin de l’énergie jusqu’alors déployée, le Sauveur se tînt droit et statique. Ses yeux maintenant cramoisis se tournèrent vers la gauche. Le bois  était d’un calme abyssal. Sombre et sans aucun mouvement, ni aucun bruit. Pourtant on ne pouvait pas tromper son regard. Devant ses yeux se trouvait une centaine de feu-follets bleuâtres, chacun d’une taille et d’une intensité différentes.

Lentement, comme si le temps s’était arrêté, Sulfur fit un pas dans leur direction. Les flammes tremblèrent mais restèrent immobiles. Un deuxième pas. Les tremblements se firent plus saccadés, comme si quelque chose restreignait leur mouvement. A chaque pas de l’hybride d’ébène, on pouvait voir les feux réagir. Tantôt leurs flammes semblaient s’éteindre, tantôt elles jaillissaient. Tantôt elles vibraient, tantôt elles semblaient pétrifiées. Un sourire se dessina sur les lèvres de Sulfur alors qu’il avançait entre les flammes. Il était tel un roi entouré de ses sujets.

Il arrêta sa marche au bout de quelques mètres et tendit le bras. Les flammes s’avancèrent alors toutes vers lui, fluctuant de mille feux. Puis l’une d’entre elle finit par se déposer dans le creux de sa main. Un flash vint alors troubler l’attention du sauveur. Il ne vit pas les autres flammes tomber au sol comme une prosternation. L’air ambiant reprit son souffle tandis que des images défilèrent devant les yeux de Sulfur.

La lueur rougeâtre qui s’en était emparé de lui disparu peu à peu.

A présent, des flammes brûlaient tout autour de lui, embrasant tout sur leur passage. Elles n’avaient pas la faible couleur bleuâtre de celles qui s’étaient présentées devant lui. Non, elles étaient d’un rouge aussi intense qu’elles étaient brûlantes. Tous les alentours avaient pris la même couleur: le sol, les arbres et même le ciel. Au milieu de cette mer enflammée se trouvé une silhouette de jais aux reflets orangés. Aucun cri. Aucun bruit. Juste le crépitement incessant des flammes brûlant des masses sombres et difformes éparpillées tout autour de l’apparition… Cette vue lui procura comme un sentiment de satisfaction et un fin sourire qui naquit sur le visage de Sulfur.

Quand il reprit ses esprits, les feux follets avaient disparu. Cachés ou évaporés, plus aucune lueur ne venait éclairer le lieu. De la même manière qu’il était arrivé, il reprit alors sa route sans se retourner. Son sourire n’ayant toujours pas quitté ses lèvres.

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